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jeudi 1 novembre 2018

Le rituel d’initiation des ouvriers imprimeurs

Le rituel d’initiation des ouvriers imprimeurs

Nous devons citer ce passage très singulier de l’œuvre de René Guénon concernant les imprimeurs et notamment cette  note du chapitre XXIX des Aperçus sur l’initiation :
« c’est d’une façon analogue que, plus tard, les imprimeurs (dont le rituel était constitué, dans sa partie principale, par la « légende » de Faust) « acceptèrent » tous ceux qui avaient quelque rapport avec l’art du livre, c’est-à-dire non seulement les libraires, mais aussi les auteurs eux-mêmes. »
René Guénon avait à une autre occasion dans la revue Regnabit, (l’article intitulé Le Chrisme et le Cœur dans les anciennes marques corporatives) précisé également dans une note :
« À ce propos, signalons en passant un fait curieux et assez peu connu : la légende de Faust, qui date à peu près de la même époque, constituait le rituel d’initiation des ouvriers imprimeurs. »
On aura noté l’emploi des termes « ouvriers » imprimeurs et non de ceux de « maîtres » imprimeurs ou de « compagnons » imprimeurs.
Sur cette question particulière et plutôt difficile on pouvait espérer vraiment mieux que cette note bâclée rédigée par M. Laurent Guyot  pour son article intitulé René Guénon et la Maçonnerie opérative, 3ème partie, dans le numéro 4 de la revue Cahiers de l’Unité.
Il s’agit de la note 17 qui débute ainsi:
« René Guénon et les destins de la Franc-Maconnerie, ch. XI, Paris, 1982. Il a déjà été rappelé dans cette revue que Denys Roman précisa que « Guénon a pu être initié Compagnon imprimeur dès qu’il eut rédigé des textes destinés à l’impression » (« Pour le service de la Vérité », Aurores, avril, 1983 cité dans la « Postface » à « Avons-nous une culture internationale ? », n. 14). Ce sont ses qualités de directeur de la revue La Gnose et de publiciste qui ont permis à Guénon de recevoir à ce moment-là un rattachement compagnonnique et devenir ainsi Compagnon imprimeur. »
A notre habitude et par respect pour la personne de René Guénon nous ne commenterons pas ces informations incertaines qui dans tous les cas relèvent de sa vie privée et qui par conséquent ne nous concernent à aucun titre.
La note se poursuit ainsi :
« En effet, les métiers appartenant au Compagnonnage ont la faculté d’affilier d’autres métiers qui ont avec eux des affinités spéciales et de conférer une initiation qu’ils ne possédaient pas. Sans doute en rapport notamment avec le tracé géométrique des caractères d’imprimerie par la règle et le compas, les imprimeurs auraient reçu le Devoir peu après leur apparition à Mayence. C’est ce qui explique la présence fréquente du « quatre de chiffre », la marque des Maîtres, dans l’emblème des imprimeurs (cf. Antoine Sabatier, « Les signatures ouvrières au 4 de chiffre », Bulletin archéologique, historique et artistique Le Vieux Papier, mars 1908). À Lyon, devenu capitale de l’imprimerie européenne vers 1550, chaque année, avait lieu une procession des Compagnons imprimeurs en l’honneur de « MINERVE la Mere d’Imprimerie et déesse de scavoir, montée sur les branquars d’une lytière richement aornée desdictes couleurs, assize dans une chaire richement parée, bien revêtue desdictes couleurs iaune, rouge et verd. » (Ordre tenu en chevauchée faite en la ville de Lyon, 1574 ; Sur Minerve, voir Mariano Bizzarri, « La Minerve maçonnique », La Règle d'Abrahamn° 11, 2001) »
Pourquoi ne pas simplement signaler que les premiers imprimeurs appartenaient à la corporation des orfèvres. La filiation s’en trouve éclairée.
Pour ne pas tomber dans le systématisme que semble affectionné M. Guyot, on ne doit pas oublier cette précision donnée par René Guénon dans son article publié dans Regnabit et intitulé À propos des signes corporatifs et de leur sens originel :
« Les emblèmes plus spécialement « constructifs » eux-mêmes, comme l’équerre et le compas, ont été, en fait, communs à un grand nombre de corporations, nous pourrions même dire à presque toutes […] »
Et René Guénon indique en note : « Le Compagnonnage interdisait seulement aux cordonniers et aux boulangers de porter le compas. »
La note 17 se poursuit et M. Laurent Guyot fait cette déclaration ahurissante (soulignée par nous) :
« Il semble que ce Compagnonnage s’éteignit avant de renaître au XIXe siècle. Selon M. Laurent Bastard : à partir de 1514 et jusque dans les années 1580, les compagnons imprimeurs lyonnais et genevois voyagent, « pratiquent une cérémonie de réception et usent d’attouchements et de signes de reconnaissance. Ce sont les plus anciens rites connus. » (Cf. Laurent Bastard, « Le compagnonnage des imprimeurs », Fragments d’histoire du Compagnonnage, vol. 9, 2007) »
Comment peut-on écrire des absurdités pareilles dans une revue qui a d’autre part des prétentions considérables puisque bien évidemment les auteurs qui y participent sont «capables de comprendre les principes métaphysiques et d’en tirer les conséquences. »
M. Guyot n’a donc pas fait ce simple constat que pendant des siècles des milliards d’ouvrages ont été imprimés par des « ouvriers imprimeurs ». Ces ouvriers étaient bien évidemment membres d’une corporation…
Et que dire de la suite de cette note (soulignée par nous):
« La mention par Guénon du rituel d’initiation des ouvriers imprimeurs dans une note de son article sur « Le Chrisme et le cœur dans les anciennes marques corporatives » (Regnabit, novembre, 1925) confirmerait son rattachement, car on ne trouve, à notre connaissance, aucune trace d’un tel rituel dans le domaine public. Cette note précise que le rituel des Compagnons-imprimeurs était basé sur la légende de Faust, légende qu’il qualifie d’initiatique dans une lettre. Johannes Faust, connu en France seulement par la tragédie de Gœthe (1808), est en réalité un nom symbolique sous lequel ont été groupés divers docteurs médiévaux. La référence à sa légende chez les Compagnons imprimeurs s’expliquerait par le fait que l’associé de Johannes Gensfleisch (dit Gutenberg) à Mayence, dans la mise au point en Occident de l’imprimerie, ou plutôt de la typographie (par l’emploi de caractères métalliques moulés et mobiles, ars scribendi artificialiter), s’appelait Johannes Füst, ou Faust. Ce nom revêtait une dimension à la fois réelle et symbolique en coïncidant avec celui du personnage qui représentait la lutte des vertus et des vices dans les légendes de la fin du Moyen âge en Allemagne. (Cf. P. Ristelhuber, Faust dans l'histoire et dans la légende, Strasbourg, 1863 ; Geneviève Blanquis, Faust à travers quatre siècles, Genève, 1935 ; Joël Lefebvre, L’Histoire du Docteur Faust, Paris, 1970 ; Pierre-Victor Palma-Cayet, L’Histoire prodigieuse du Docteur Fauste, trad. Fr. 1598, rééd. avec introduction et notes par Yves Cazaux, Genève, 1982)
René Guénon ne parle pas de compagnons-imprimeurs mais bien d’ouvriers. Il n’y a d’autre part rien d’anormal ni d’exceptionnel à ne pas trouver ce rituel dans le « domaine public », sachant que les organisations initiatiques ont pour habitude de détruire leurs archives. Signalons également que si René Guénon a eu connaissance de ce rituel, tous les « ouvriers imprimeurs » le connaissaient aussi. Ce qui est plus que probable c’est que ces derniers en majorité n’y ont  pas reconnu toute sa valeur symbolique ni peut-être son lien avec une légende particulière.
La légende de Faust n’est pas simplement connue en France par la tragédie de Goethe. M. Guyot se contredit d’ailleurs lui-même puisqu’il donne les références de la traduction française du XVIème siècle de cette légende.

Gutenberg et Johann Fust


Gutenberg et Johann Fust



Que sait-on de l’associé de Gutenberg dont le patronyme évoque une légende bien connue ?

On peut, pour s’en faire une idée, citer un ouvrage bien documenté écrit par un homme du métier, celui d’Yves Perrousseaux, Histoire de l’écriture typographique,  Atelier Perrousseaux, 2005, (passages soulignés par nous), pp. 60 – 61 :

 « Dans le courant de l’année 1449, Johann Gutenberg intéresse à ses travaux un certain Johann Fust, un riche bourgeois de Mayence de sa génération. Sans doute, homme de transition dans une époque de transition, ce bourgeois est-il représentatif du capitalisme naissant qui préfère investir, risquer et payer de sa personne, au lieu de se contenter de toucher les rentes du placement de son argent. En tout cas, l’inventeur a su le passionner et le convaincre. Mais Fust n’a pas de liquidités tout en étant riche, car à cette époque la fortune demeurait essentiellement immobilière. Ce qui fait que l’argent qu’il prêtera à Gutenberg, il l’aura emprunté au préalable. Dans les derniers mois de 1449 ou les premiers de 1450, Gutenberg lui emprunte 800 gulden « ou environ », la somme est importante […] Deux ans plus tard, il lui emprunte à nouveau 800 gulden pour « finir l’œuvre », couvrir les frais d’entretien, les salaires du personnel, le loyer, le parchemin, le papier, l’encre, etc. En somme, l’opération est bien entrée dans sa phase productive. Trois personnes se trouvaient à la tête de cette révolutionnaire entreprise de réalisation de livres. D’abord Gutenberg, bien sûr, l’ingénieur technicien inventeur. Ensuite, ce Johann Fust, le financier de l’entreprise ; c’est un homme cultivé, raffiné, qui aime cette activité livresque. Enfin, un homme plus jeune, de la génération suivante, Peter Schöffer. Ce dernier a vu le jour dans le village de Gernsheim, sur le Rhin, vers 1425, et a été élevé dans la famille Fust comme un fils de la famille. En 1444-1448, il est étudiant à l’université d’Erfurt et en 1449 il étudie à la Sorbonne à Paris. […] Peter Schöffer épousa la fille de Johann Fust, Christina, sans doute après la mort de celui-ci qui survint en 1466, deux ans avant celle de Gutenberg. »

L’auteur poursuit pp. 65-66 :

« Fin 1454 ou début 1455, les exemplaires de la B42 (Bible à 42 lignes) étant à peine écoulés, rien ne va plus entre les deux associés : Fust attaque Gutenberg en justice, il lui réclame le remboursement de ses prêts. Le procès a lieu en 1455 ; plusieurs pièces d’archives sont malheureusement perdues, dont la sentence datée du 6 novembre 1455. Au long des siècles, on en aura écrit des choses sur ce sujet : Fust aurait été une fripouille et aurait profité d’un Gutenberg sans défense ( !). Aujourd’hui, on pense plutôt que, dans cette affaire, il n’y a pas eu de voleur et pas de volé, mais que le fond de la discorde repose sur une impossibilité coexistentielle entre deux fortes personnalités, et dont le catalyseur est assurément une déconvenue financière. […] Fust est un esthète, un bourgeois aisé et raffiné, et un perfectionniste. C’est sans doute lui qui a voulu cette réalisation graphiquement si élaborée de la B42 […] Pour Fust, le but de l’invention c’est de réaliser de superbes ouvrages à la façon des livres manuscrits enluminés que l’on produisait de son temps et qui se vendaient fort chers ; on n’inventait rien, on se contentait de reproduire avec cette nouvelle technique ce qui existait au préalable ; c’est une vision ‘passéiste’. En effet, à la suite de sa séparation avec Gutenberg, Fust crée une nouvelle imprimerie avec Peter Schöffer, son futur gendre, et ce qui confirme son état d’esprit quelque peu mégalomane, c’est que le premier grand ouvrage qu’ils produisent (le fameux Psautier de Mayence, terminé le 14 août 1457, soit deux ans seulement après la séparation) est une œuvre encore plus somptueuse que la B42, qui a demandé un travail considérable, et qui, à nouveau, ne boucle pas financièrement

Et puis p. 73 :

« Johann Fust est mort à Paris, en 1466, deux années avant Gutenberg par conséquent. Peter Schöffer, qui a eu un rôle novateur certain tout au long de sa vie, déjà même quand il travaillait aux côtés de Gutenberg, dirigea alors seul l’atelier et on rapporte qu’il fut un imprimeur de qualité. […] On peut lui reprocher qu’en se mettant superbement en valeur et en occultant volontairement le nom de Gutenberg, dans ses colophons par exemple, on pouvait en déduire qu’il était l’inventeur de l’imprimerie. Il mourut en 1502. Son fils, Johann, lui succéda. En 1505, dans sa dédicace à l’empereur Maximilien Ier, en tête des Histoires de l’auteur latin Tite-Live, ouvrage traduit en allemand qu’il imprime, il déclare, comme pris de remords, trois ans après la mort de son père, que ‘ce livre a été achevé d’imprimer dans cette humble ville de Mayence où, en l’an 1440, l’art admirable de l’imprimerie a été premièrement inventé par l’ingénieux Johann Gutenberg et postérieurement parachevé par le savoir, les capitaux et les travaux de Johann Fust et Peter Schöffer’. »



Jean Fust apparaît donc comme un simple financier. Ce n’est pas un professionnel du métal, un orfèvre comme Gutenberg. Cette qualité d’orfèvre est à l’origine de cette découverte, de cette nouvelle technique.  Jean Fust n’a pas de connaissances techniques particulières. Ce n’est pas un homme du métier. Dans cette aventure ceux que l’on pourrait donc qualifier de maîtres imprimeurs ne peuvent être que Gutenbeg et Peter Schoeffer.

Même s’il y a une homonymie évidente [sur le frontispice d’un ouvrage sur l’art typographique daté de 1639 ( De ortu et progressu ARTIS TYPOGRAPHICAE…)  on peut y voir les portraits de Gutenberg (sous le nom de Ioan Gutenbergis) et de Jean Fust (sous le nom de Ioh. Faustus), voir la reproduction plus bas] ce bourgeois, certes audacieux, n’a pas pu inspirer une légende comme celle de Faust.

Il y a bien un ouvrage datant du XVIIIème siècle où le personnage de Faust à la qualité d’imprimeur. Il s’agit de l’ouvrage de Friedrich Maximilian Klinger,  Fausts leben, thaten und höllenfahrt. Mais pour autant il ne s’agit pas de Jean Fust.

On doit donc convenir que la relation qui existe entre le métier d’imprimeur et la légende de Faust ne résulte pas de l’existence de ce financier qui aurait très bien pu porter un autre nom sans remettre en cause cette relation.

Erasme et les typographes


Erasme et les typographes

Erasme juge et partie face au monde de l’édition


On ne peut trouver témoin plus attentif qu’Erasme pour rendre compte du meilleur et du pire dans cet univers naissant du monde de l’édition.

Le meilleur notamment avec les imprimeurs comme Alde Manuce à Venise ou Johann Froben à Bâle et pour le pire, lisons donc Erasme dans ce passage de la traduction de son commentaire à l’adage « Hâte-toi lentement (festina lente) » (Adages, collection Bouquins, Robert Laffont, 1992, p. 126-128) :

« Quittant ce petit chemin détourné, je vais reprendre mon récit mais non sans avoir exposé mes griefs contre certains imprimeurs qui rendent les pires services à la littérature. Cette complainte n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été justifiée davantage que dans ces derniers temps, lorsque je préparais cette édition – la quatrième, si je ne m’abuse. C’était en 1525. La cité de Venise, si fameuse à de multiples égards, est encore plus célèbre grâce à l’officine des Aldes, à telle enseigne que quels que soient les livres exportés de cette place, en direction des autres nations, ils trouvent immédiatement des acheteurs plus nombreux sur la recommandation de cette cité. Et pourtant ce nom est prostitué par des imprimeurs crapuleux qui en abusent tant qu’il n’y a peut-être pas d’autre cité d’où nous viennent des auteurs aussi imprudemment corrompus, et non pas des auteurs quelconques, mais les premiers de tous, tels qu’Aristote, Cicéron ou Quintilien, pour ne pas me plaindre des livres sacrés. Les lois veillent à ce que nul ne couse des chaussures ou ne fabrique des écrins sans en avoir reçu la licence de la guilde de ces métiers. Mais ces auteurs d’une telle stature, dont même la religion tire profit des œuvres [comme Aristote notamment], sont mis entre les mains du public par des individus qui ignorent les lettres au point d’être même incapables de lire, dont la paresse est telle qu’il ne leur prend pas fantaisie de jeter un œil sur ce qui a été imprimé, et dont l’esprit est si sordide qu’ils supporteraient bien davantage de voir un bon livre rempli de six mille fautes que de dépenser quelques pièces d’or pour payer un employé chargé de la correction des épreuves. Et ceux qui font les plus magnifiques promesses sur les pages de titre sont ceux qui commettent partout les plus impudentes dépravations. Si un vêtement vous a été vendu pour une étoffe teinte de pourpre, et si dans la teinture aucune addition de pourpre n’a été découverte, l’autorité des lois impose une amende au marchand, en fait quiconque a commis une fraude dans des marchandises de cette sorte est passible de graves sanctions. Et si un homme impose à tant de milliers de lecteurs des œuvres de cette espèce, il sera libre de jouir de ses profits, ou plutôt de sa filouterie ? Autrefois on appliquait à la copie de manuscrits le même zèle scrupuleux que celui qu’on applique aujourd’hui à la rédaction d’actes publics notariés et assermentés : en vérité la pratique ancienne se justifiait encore davantage, et la monstrueuse confusion actuelle dans les publications n’a pas eu d’autre origine que l’habitude de confier le traitement d’une opération aussi sacrée à des individus obscurs et à des moines inexpérimentés, bientôt même à des femmes [mulierculis, « femmelettes »] employées sans discernement. Mais combien le mal est moins grave quand il provient d’un scribe négligent ou inculte, si on le compare à celui que provoque un imprimeur [évidemment, à cause de la différence de diffusion des textes incriminés] ! Or dans ce dernier cas les lois publiques sont en sommeil. On punit le marchand qui vend un vêtement teint en Angleterre comme un vêtement teint à Venise, mais on peut jouir du fruit de son audace, quand on vend de purs instruments de supplice et de véritables tortures mentales en guise de bons auteurs. Vous me direz que ce n’est pas la faute du vendeur s’il fournit à un acheteur un ouvrage corrompu. Si, il devrait en être responsable, si la page de titre promet une attention scrupuleuse, alors que le livre est rempli d’erreurs. Et il y a des erreurs qui ne sont pas immédiatement décelables, même à des érudits. Aujourd’hui la foule innombrable des imprimeurs jette partout la confusion, et spécialement en Allemagne. Il n’est pas permis à tout le monde d’être boulanger, mais l’imprimerie est un métier qui n’est interdit à personne. Il y a des choses que l’on ne pourrait pas peindre ou dire en toute sécurité, mais il est permis d’imprimer n’importe quoi. »

Le discours d’Erasme est saisissant et tempère l’idéalisation que l’on peut se faire de cette nouvelle corporation des imprimeurs. Nous ne sommes plus au Moyen-âge et le nouveau monde, notre monde moderne, commence à s’imposer.

Mais intéressons-nous maintenant à cet imprimeur de Bâle, Johann Froben qui incarne une forme d’excellence dans ce nouveau métier.

Nous citerons différents passages de l’ouvrage de K. Crousaz, Erasme et le pouvoir de l’imprimerie, Editions Antipodes, Lausanne, 2005. Ainsi à la page 24, on peut y lire ceci:

« En 1486, Froben est employé à Nuremberg dans l’imprimerie du célèbre Antoine Koberger. Il obtient la citoyenneté bâloise en 1490 et est admis à la guilde du ‘Safran’ en 1492 ; signe du succès de son entreprise, il deviendra membre en 1522 de celle du ‘Schlüssel’, plus prestigieuse et réservée aux gros commerçants bâlois. »

Et puis p. 42 : « Erasme a conscience que sa présence dans l’atelier, en tant qu’auteur, est nécessaire. » On voit Erasme écrire dans une lettre citée à cette même page 42: « tu vois par là combien il est peu sûr de se fier au travail des typographes. S’il ne t’est pas possible d’être là, il faudrait charger de cette tâche quelqu’un qui pourrait et voudrait consciencieusement remplir ton rôle. »

Et p. 44 : « La beauté matérielle d’un livre imprimé pourrait paraître négligeable, Erasme y attache cependant une grande importance. C’est une des raisons pour lesquelles il apprécie particulièrement le travail de Froben: cet imprimeur cherche toujours à produire des ouvrages de haute qualité esthétique, que ce soit par la qualité du papier, par la mise en page ou par l’élégance des caractères. »

Les deux passages que nous venons de souligner sont ceux qui permettent de comprendre  par où doivent s’exprimer les qualités de l’imprimeur avec sa grande habileté manuelle et son sens de l’harmonie par cette capacité à concilier les contraires : le tracé des caractères ciselés, travail d’orfèvres, et l’architecture d’une bonne mise en page.

Cette tâche est difficile, avec pour les compagnons et leurs apprentis une cadence harassante. Citons ces passages, pp. 61 – 63:

« […] Les valeurs [du nombre d’exemplaires] qui nous sont transmises par la correspondance concernent surtout les éditions frobéniennes et ne sont jamais en dessous de 1500 exemplaires. Ce sont très souvent les mêmes chiffres qui reviennent pour les tirages : 1500, 1800, 2600 et 3000 exemplaires. Cette régularité peut s’expliquer si l’on sait que les ouvriers sont engagés pour un nombre précis d’impressions qui correspond à une journée de travail. L’équipe d’une presse imprime en un jour entre 1300 et 1500 feuilles recto-verso. Pouvaient-ils aller jusqu’à 1800 impressions par jour, chiffre du tirage de l’Eloge de la Folie [Stultitiæ laus en latin et  Μωρίας ἐγκώμιον (Morías engkômion) en grec] ? En ce qui concerne les tirages de 2600 et de 3000 exemplaires, on peut penser qu’ils correspondent à deux jours de travail sur une feuille recto-verso. […] Les presses frobéniennes s’activent presque uniquement pour Erasme.  Nous savons qu’en 1517, l’imprimeur bâlois possède quatre presses, et qu’à sa mort, en 1527, ce nombre est passé à six au moins. C’est un nombre élevé pour l’époque […] Il faut songer qu’une presse occupe quatre à cinq ouvriers en moyenne. A la fin des années 1520, l’atelier de Froben compte donc, sans les correcteurs, entre vingt et trente-cinq ouvriers. »

On est frappé par le niveau très élevé de ces tirages. Nous sommes résolument entrés dans le règne de la quantité. L’imprimerie n’est qu’une technique et cette nouvelle technique n’a pas d’autre but que la rentabilité. Dans un premier temps, cette technique voulait copier les manuscrits pour les dupliquer plus facilement. Cette nouvelle technique aura ainsi fait disparaître l’activité des copistes notamment dans les monastères au sein du scriptorium. Les enlumineurs verront également leur activité compromise. Et puis l’imprimerie rentre dans sa nouvelle phase, reproduire à l’identique en limitant la personnalisation quitte à tendre vers l’uniformisation. Des milliers d’exemplaires tous identiques.

Nous sommes loin de ces quantités modestes qui apparaissaient par le passé comme proprement prodigieuses. Dans un curieux texte dont le titre peut se traduire ainsi : contre un ignorant bibliomane, attribué à Lucien de Samosate, on nous explique que Démosthène aurait copié tous les ouvrages de Thucydide jusqu’à huit fois de sa belle écriture (copies réalisées sur du papyrus avec cette technique propre à ce que l’on nomme le volumen). Et que dire des 50 exemplaires copiés sur parchemin de la Bible grecque à la demande de l’empereur Constantin et commandés à Eusèbe de Césarée.

Citons enfin cet extrait d’une lettre d’Erasme écrite et publié par lui-même avec cette annonce aux lecteurs. (Voir K. Crousaz, Ibid.,  p. 66) :

« De jour en jour, ami lecteur, je vérifie davantage le conseil d’Horace, qui nous recommande, si nous voulons que notre livre nous survive et soit dans toutes les mains, de le retenir pendant neuf ans. J’avoue qu’en ceci ma faute n’est pas légère, car presque tous mes ouvrages ont été dépêchés plutôt que publiés, et souvent je n’ai pas retenu même une heure ce que j’avais en mains, allant parfois jusqu’à faire passer aux typographes des feuilles encore humides d’encre. »



Cette nouvelle industrie annonce également cette autre caractéristique de notre monde moderne : l’accélération du temps. Erasme se précipite pour polémiquer plus efficacement. L’illusoire Renaissance voit ainsi l’émergence de la Réforme que l’imprimerie aura nettement favorisée. Rabelais parle de « l’impression » lorsqu’elle est « élégante et correcte » comme d’  « inspiration divine » (Lettre de Gargantua à son fils dans Pantagruel). Mais lorsqu’elle est incorrecte, que faut-il en penser ?

On notera qu’Erasme qui a produit une correspondance très importante, avec un contenu qu’il jugeait comme doctrinal, a pris soin de la publier de son vivant. A contrario, on peut conclure éventuellement qu’un auteur qui a produit de même une abondante correspondance et qui n’a pas pris le soin de la publier de son vivant ne la jugeait pas d’une valeur doctrinale significative…

Concernant la marque de l’imprimeur Johann Froben dont le symbole a été dessiné par Holbien (voir reproduction plus bas), nous citerons L. Charbonneau-Lassay, Bestiaire du Christ, chapitre cent onzième, les deux serpents du caducée, p. 801 (reprint Albin Michel, souligné par nous) :

« le caducée fut aussi l’emblème de la Prospérité fille de la Paix. Dans cet emploi, le caducée est d’ordinaire uni à la Corne d’abondance, car la Prospérité est faite des fruits que nous donne la terre nourricière et des heureuses relations commerciales entre les peuples, ce qu’indique le pétase ailé de mercure qui surmonte la verge du Caducée (Fig. IX [non reproduite ici]), à moins qu’une colombe ne se tienne à sa place « pour exprimer la probité dans les relations commerciales » [Mgr Barbier de Montault, Traité d’iconographie chrétienne, T. I, p. 232]. Je rencontre cette particularité qui orne la page de titre détachée d’un livre dans le haut de laquelle on lit : Favii Iosephi, patria Hierosolymitate, religione Iudaei…, et sous la marque : Basilae apud Io probenium, anno M. D. XIIII (Fig. X [non reproduite ici]) »

Il doit s’agir d’une édition d’une œuvre de Flavius Josèphe. On rectifiera notamment la coquille « apud  Io Frobenium ».